PHILHARMONIE, janvier 2015, etc. (Sur l’architecture moderne)

PHILHARMONIE, janvier 2015, etc.
(Sur l’architecture moderne)

La porte et le pantin

Jean Nouvel qui a conçu la Philharmonie à la porte de Pantin était opposé à son inauguration avant que tout ne soit fini, en particulier la carrosserie extérieure. Il avait tort. A mesure qu’on accumule des poutrelles sur le béton parsemé de trous pour encastrer lesdites armatures métalliques (l’avantage quand on prend le périphérique en voiture est d’avoir observé la transformation du bâtiment jusqu’à la catastrophe finale), l’ensemble ressemble à peu près à une décharge où l’on se serait débarrassé d’un grand nombre de ferrailles qui, au prix où est le fer, ne peut manquer d’attirer une théorie de Bulgares. Ce tas de tuyaux, de plaques, de poutres, de vis, de boulons, de rondelles, de fils d’acier, etc. je ne peux imaginer que, même avec beaucoup d’altruisme, Nouvel l’ait conçu pour faire plaisir aux Roms. Pourtant l’idée d’une déchetterie intra-muros me paraît avoir de l’originalité.

Comme l’Acropole entouré d’échafaudages, avant son stade terminal la Philharmonie veut-elle imiter l’architecture spéciale du Parthénon encombré d’armatures métalliques dont on ne sait si elles font partie du temple ou non, comme une queue préhensile de l’art grec ?

Je n’ai pas pénétré à l’intérieur de la Philharmonie, je ne peux donc juger l’acoustique interne. Ce qui me rappelle soudain l’histoire de Niemeyer au Havre. Ayant décidé de construire une centrale nucléaire dans le centre-ville, ses courbes formant un heureux contraste avec la ligne droite et l’angle droit omniprésents (Perret), mais toujours en béton armé, il constata que l’acoustique y était si détestable dans une salle qui avait été réservée aux concerts qu’il fallut tout refaire.

La Philharmonie ressemble en plus mastoc à un bâtiment appelé Confluences à Lyon. C’est une chose que j’ai appris à connaître en empruntant assez régulièrement l’autoroute qui traverse cette ville. Son emplacement avait été soigneusement choisi en fonction de son écroulabilité prévisible, étant situé au confluent de la Saône et du Rhône. Auparavant ledit endroit n’avait à peu près supporté qu’une prison qui ne demande pas tant d’égards. Confluences fut donc lent à voir le jour, à être financé, à être inauguré, non à être critiqué. Et son ouverture coïncida presque avec celle de la parisienne Philharmonie et ne coûta pas moins cher malgré sa provinciale destination. Cette sorte de musée a récupéré les collections du Muséum de Lyon, comme le Mucem de Marseille a récupéré des collections auparavant entassées, mais non exposées, au Musée national des arts et traditions populaires à Neuilly. Ce dernier musée aujourd’hui vide et quasiment en ruine, mais classé donc indestructible, se dresse à côté de la pimpante fondation Louis Vuitton qui n’est pas moins vide mais bien mieux maquillée par Gehry.

Quand on passe en voiture donc devant Confluences (c’est sans doute le meilleur point de vue, surtout quand il y a des embouteillages), on dirait que le bâtiment s’enfonce en son milieu et va rejoindre au fond des eaux le bateau des Croisières Costa échoué vers la Toscane. Mais il n’en est rien, apparemment. C’est une sorte de leurre qui à lui seul vaut le déplacement. Remarquez bien qu’on n’a pas un sentiment très différent en voyant le mausolée d’Arnault : cette « prouesse technique » a l’air de tenir ensemble assez miraculeusement et l’on a vaguement peur que tout ne se casse la gueule, malgré tout l’argent (privé) investi et le savoir-faire de Frank l’Américain.

Entendons-nous bien. Il ne s’agit pas de parler d’un musée construit ici, d’une salle de concert bâtie là, d’une tour érigée en tel endroit, et ainsi de suite pour effleurer le sujet vaste et ingrat de l’architecture moderne. Et dans tout ce fatras ce que nous aimons le mieux chez un Piano, par exemple, c’est cet art de l’interstice, cette politesse de l’invisible qui l’a conduit à construire la Fondation Pathé boulevard des Gobelins où il est difficile d’affirmer que cette Fondation existe bien, sauf quand on est dedans, car de la rue elle est aussi discrète que l’atelier de la Fondation du même Piano à Gênes au bord de la Méditerranée.

Janus bifrons

Nous sommes partis du misérable gros tas de poutrelles de la Philharmonie. A ce propos qu’est-ce qui empêchait cette salle d’être moins visible, pour ne pas dire souterraine ? (Nouvel l’a déjà fait à Tours.) S’agissait-il d’emmerder les automobilistes déjà coincés dans les embouteillages sur le périph et formant un public captif ? Ricciotti a, il y a quelque temps, été pressenti pour construire un nouveau Palais du cinéma à Venise. Il l’avait voulu souterrain. Cette extrême discrétion ne lui a pas porté chance (à moins que ce ne soit le sol du Lido qui ne convenait pas à son projet) car il a été retoqué, et du reste l’ancien Palais n’est pas si mal.

C’est le Palais du cinéma qui devait être enterré, mais c’est en définitive le projet lui-même qui a été enterré. Malgré le respect bandolien de l’horizontalité. Cardin, le couturier de la police, lui-même Vénitien, n’est pas si humble avec la tour qu’il veut construire à Marghera en l’honneur des croisières Costa et qui pourrait atteindre près de deux cent cinquante mètres. Comme il a l’aval du maire, les choses s’annoncent mal. Mais Cardini (son vrai nom), étant devenu récemment nonagénaire, son projet, « nouvelle victoire de Samothrace », pourrait être aussi enterré avec lui. Venise apparaît sous ce rapport comme un imposant cimetière, digne de San Michele.

Revenons assez brièvement à la nouvelle Philharmonie, ce qui est presque un pléonasme. Un bâtiment hideux de l’extérieur peut-il être beau à l’intérieur ? Allez-y voir (ou entendre) vous-même, clament des voix de toutes parts. L’expo Bowie me retient de pénétrer dans cet antre. Prenons le cas d’une personne. Alicibiade, dans une récente interview, disait de Socrate qu’à voir son extérieur assez repoussant peu de gens pourraient se douter des grands trésors d’intelligence qu’il renferme. Rabelais ne disait pas autre chose, mais plus plaisamment : « Tel disait être Socrate parce que le voyant au dehors et l’estimant par l’extérieure apparence n’en eussiez donné un coupeau d’oignon. » Qu’en est-il d’un bâtiment ? Je viens d’emménager dans un appartement très agréable quoique de la rue personne ne pourrait s’imaginer qu’il l’est. Naturellement tout est possible. Il est même concevable que, de même qu’on a installé la Philharmonie à l’est de Paris pour attirer les jeunes du 9-3, on a eu soin de lui donner l’apparence d’un amoncellement de poutrelles, d’un entassement de plaques de tôles pour ne pas effrayer lesdits jeunes et même les y attirer. A tout le moins on peut dire qu’une église comme celle d’Albi est très sobre quant à sa façade et très chargée à l’intérieur. Donc on prendra garde trop précipitamment d’identifier les deux faces d’un même objet, et de déduire de la mocheté (ou de la beauté, ou de la sobriété) de l’une celle de l’autre.

Un cinquantenaire : un prétexte pour un vomi

Dans une récente biographie de Le Corbusier, qui est principalement un long dégueulis sur cet architecte-urbaniste (nous restons donc dans notre sujet), un nommé Chaslin s’emploie à démolir sur 500 pages un être qui était loin d’être un saint, qui eut des options idéologiques assez variées (un architecte a-t-il autre chose que des clients ?), qui eut des projets et même des réalisations très discutables. Bon, mais pourquoi y consacrer un livre épais ? Par ennui, parce qu’on a été écarté de France-Culture, parce qu’on n’a jamais su articuler une phrase en français ? La biographie est un genre où prospèrent les fouille-merde, les laudateurs perpétuels, les aigris, tous ceux qui ne peuvent écrire un livre. C’est le complexe d’Erostrate appliqué à une personne célèbre plutôt qu’à un bâtiment connu. Prenez Diderot, Marx, Freud, Hegel, trouvez quelques amours ancillaires et vous serez immédiatement au-dessus de Marx, Freud, Hegel. (Il faut être un Plutarque pour hisser ce genre au rang de chef-d’oeuvre.) Chaslin se demande à tout moment : « Est-il fasciste, est-il antisémite, est-il pétainiste, vychiste, etc. ? » avec la même conscience professionnelle qu’un médecin palpant son patient en se disant : « Est-il cancéreux ? » Il est très rarement question d’architecture dans son sac à vomi, ce qui est un exploit, le seul qui caractérise son gros opus (si, à vrai dire : il n’y a ni dessins ni photos), de lettres (surtout à sa mère), de voyages (il voyageait), de conférences (il conférait), de nage (il aimait nager, d’ailleurs il s’est noyé). Chaslin n’a quand même pu cacher le fait que Le Corbusier a réalisé quelques Villas (inhabitables selon l’auteur), quelques bâtiments (Unité à Marseille, Ronchamp), une ville en Inde ex nihilo (Chandigarh). Corbusier a au fond eu la chance rare de vivre pendant la Seconde Guerre mondiale et donc, à la fin du conflit, de ne pas manquer de travail pour la reconstruction des villes. Il faut donc rapidement parler des quelques lignes consacrées dans ce « livre » à l’architecture et l’urbanisme. Encore ceci.

Un jour à Ephèse on demanda : « Qui a détruit le temple d’Artémis ? ̶ Erostrate, bien sûr. ̶ Et qui était l’architecte du temple ? ̶ Je ne sais pas .» De la même façon Chaslin le vandale voudrait-il qu’on se souvienne de lui, pas de Le Corbusier ?

Dans la dernière partie du livre, alors que Le Corbusier, ayant atteint la soixantaine, réalise ses bâtiments et ensembles les plus connus, Chaslin, sans doute épuisé par les insultes à jet continu proférées contre l’architecte, laisse la parole à d’autres qui le traînent à leur tour dans la boue (en particulier Cendrars, Mumford, Riboud, Debord, Naipaul, etc.). N’importe qui, même s’il ne porte pas Corbu dans son cœur, se sent obligé de venir à son secours (nous avions écrit ailleurs que, comme Hitler, Le Corbusier était un peintre raté !).

Chaslin ne va pas jusqu’à dire que, quand on a construit entre les deux guerres le Refuge de l’Armée du Salut avec un grand pan de verre difficile à supporter en été, on n’a aucun souci du bien-être de ceux qui vivent dans ses constructions. Peut-être est-il prêt à admettre que la réalisation la plus réussie de Corbu est la chapelle de Ronchamp où l’on n’habite pas.

L’architecture de la torture ou le principe du rodéo

Si l’on admet un instant cette appréciation, n’est-il pas tout à fait extraordinaire que l’architecte le plus célèbre du vingtième siècle ait passé sa vie à construire, quand il a réussi à en construire, des bâtiments où il est impossible de vivre, qu’il s’agisse des villas pour riches ou des unités collectives ? Après tout, le Refuge de l’Armée du Salut est un endroit où l’on est obligé d’aller (du moins quand on a des problèmes matériels), Ronchamp un lieu où l’on est obligé de ne pas rester. Ne trouverait-on pas dément qu’un fabriquant de vêtements s’emploie à jeter sur le marché des jeans où l’on ne peut pas entrer, qu’un marchand de voitures vende des véhicules que personne ne peut contrôler ? C’est pourtant le principe du rodéo ! On peut aimer les chevaux mais certains les aiment tellement qu’ils sont prêts à ne tenir sur leur croupe que quelques secondes et à se faire mal en en étant éjectés sans grand ménagement.

Le Corbusier ne fait-il pas payer à l’humanité sa trop tardive reconnaissance ? Son architecture constitue-t-elle une vengeance ? Artaud, son exact contemporain, également concerné par Marseille, prônait le théâtre de la cruauté, Corbu, sans le dire, est-il un partisan de l’architecture de la torture ? Du reste les VIP ont souvent un grand fond de masochisme, sont prêts à de grands sacrifices pour être dans le mouv. Iraient-ils sans cela acheter des résidences dans des endroits aussi pourris que, par exemple, les îles de Dubaï en forme de palmier? D’ailleurs ils n’y mettent guère les pieds.

Le Corbusier ne parlait-il pas de « machines à habiter » ? Si je fais appel à mes souvenirs d’adolescent, j’ai apprécié à cet âge les textes de Corbu. On dit parfois qu’il y a des chanteurs si gentils qu’il est dommage qu’ils chantent ; peut-être pourrait-on dire de la même façon que Corbu aurait dû se contenter d’écrire plutôt que de réaliser. En tout cas, à propos du plan Voisin il est évident que la non-réalisation du plan, plan lui-même regrettable, est une chance.

Promenade architecturale

« L’architecture est jugée par les yeux qui voient, par la tête qui tourne, par les jambes qui marchent. L’architecture n’est pas un phénomène synchronique mais successif, fait de spectacles s’ajoutant les uns aux autres et se suivant dans le temps et dans l’espace, comme d’ailleurs le fait la musique », écrit Corbusier dans Le Modulor. Limite impalpable entre l’intérieur et l’extérieur.

Cela n’est pas en contradiction avec ce qui précède. Il s’agit moins d’« habiter » que de faire le tour, passer dessous, apprécier un point de vue, et même plusieurs. On peut comparer cette conception à celle qui fait d’un livre une « balade dans la littérature mondiale ». Rien n’oblige à lire un ouvrage en entier, à lire tous les livres, à distinguer la citation du commentaire, à laisser tous les siècles séparés. La petite maison faite en 1923 pour les parents de Le Corbusier (64 m²) donnait sur le Léman et, du côté du lac, ce n’était qu’une théorie de fenêtres. On ne savait pas si l’on était dans la maison ou dehors. Sa mère y a vécu centenaire, ce qui prouve que, malgré les fuites, l’humidité n’était pas si dense. Corbu appelait cette demeure un wagon de chemin de fer : on y voyageait plus qu’on y habitait. La vue était comme à Marseille la fonction essentielle.

On n’habite pas dans un parc, mais chaque pas entraîne une nouvelle vision. Le Corbusier est plutôt une négation complète de l’architecture, que les temps d’après guerre facilitaient tant il y avait de choses à reconstruire et peu de candidats pour s’atteler à la tâche. Au Havre le vieil Auguste Perret a redessiné la ville en ruines et c’est maintenant un site classé au Patrimoine mondial. Reste du dix-huitième siècle la Maison de l’armateur qui, avec un peu d’imagination, n’est pas sans ressembler au Palais social de Godin à Guise, avec son puits de lumière et qu’on aurait tiré de tous les côtés pour que cela ressemble d’assez près à un pénitencier.

Il était logique que l’ultime production de Le Corbusier et « la plus aboutie » soit le cabanon de Roquebrune-Cap-Martin (aujourd’hui noyé dans les villas) où l’occupation principale ne peut être que de regarder la mer, travailler en se protégeant du soleil et du vent, habitat « standardisé », non-habitat, boîte minimale, sans fondations, sans béton.

Et si Corbu avait voulu que ses habitations soient inhabitables pour que les gens bâtissent eux-mêmes leurs maisons, comme ces cabanons (encore) construits de bric et de broc dans les calanques ?

2 avril 2015

(A suivre)

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