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Sur la pestilentielle d’avril 2017

I.Les théoriciens de l’Eolisme affirment que la cause première de toutes choses est le vent, que l’univers entier tire du vent son origine et se résoudra par le vent et que le même souffle qui a animé et attisé la flamme de la nature doit l’éteindre un jour.
Ces lignes écrites par Swift à la fin du dix-septième siècle gardent toute leur force au début du vingt et unième, et particulièrement dans l’extraordinaire affaire qui se produit en France en ce printemps 2017.
A condition de soigneusement distinguer les Eolistes et les Eoliens, on peut dire que le vent est ce qui mène toujours le monde.

Le vent étant l’élément le plus important de tout corps composé, par conséquent seront excellents, entre tous, les êtres où ledit vent est le plus abondant
Le vent, de façon générale, consiste à souffler, afin de séduire, des ondes parfumées que certains nomment programmes, que personne n’a lus, même leurs auteurs ou ceux qui se prétendent tels, ce qui est impossible en fonction de leur emploi du temps, même si le programme est insigne ou infime. Les quelques personnes qui les lisent, personnes désoeuvrées ou dérangées, savent que tout ce vent est fait pour être élu non pour être pris au sérieux, encore qu’on ait vu récemment un homme être tancé pour mettre en œuvre ses promesses mêmes.

Rappelons ce syllogisme : « Les mots ne sont que du vent ; or la politique n’est que des mots ; ergo la politique n’est que du vent. »

C’est toujours viande avariée, avec quelques changements dans la sauce.

Combien tout serait clair si, au lieu de mots, la personne qui fait tant pour être élue et amuse l’électeur qui pourtant devrait être convaincu par cette débauche de cajoleries, de flatteries, de promesses, combien donc tout serait mieux si la personne éructait, pétait, hurlait, comme le faisait parfois Artaud et comme on a vu le faire un Macron, sans doute en proie à la colique ou à l’aérophagie. Tout cela n’est que des vents, n’est-ce pas ?

Les joutes télévisées pour désigner le meilleur candidat à l’élection suprême sont difficiles à distinguer d’un concours de rots sinon de pets, mais les plus perspicaces sauront faire la différence.

II. Retz écrivait, toujours au dix-septième siècle : « Tout ce qui est fort extraordinaire ne paraît possible à ceux qui ne sont capables que de l’ordinaire qu’après qu’il est arrivé. »
Cette excellente observation s’est vérifiée de part et d’autre de l’Atlantique lors de la pestilentielle de 2016 en Amérique et celle de 2017 en France. Ceux qui prévoyaient depuis des mois que Trump ne pouvait pas être élu président (quoiqu’on ait déjà vu nombre de couillons être élus à la tête des Etats-Unis, avec l’aide de la fortune de papa ou non ; Tocqueville avait déjà fait remarquer que les présidents américains ne pouvaient être que des incapables, les plus malins se lançant dans l’industrie), le lendemain même du sacre, après quelques secondes de sidération, prouvaient l’inéluctabilité d’une telle victoire. Sur tous les media les identiques bavards continuaient à déblatérer, et parfois les mêmes les regardaient sans sourciller.

La même chose s’est produite en France peu après lors du premier tour des primaires de la droite et de la victoire de Fillon. Mais les fins commentateurs, sondeurs, chroniqueurs sans vergogne affirmèrent qu’elle était très attendue. Dans un second temps Fillon s’effondrant, les analystes, penseurs, spécialistes, les mêmes, affirmèrent que sa chute était inévitable. Palinodie au carré. Ce qui est aussi rare qu’une éclipse de soleil. Il ne manquait plus que DSK pour venir clarifier la situation.
Cette plaisante attitude nous fait penser à la réflexion d’un personnage de La Recherche. « Ils m’ont convié comme vous, je le vois, à la chose la plus impossible à concevoir et à réaliser ce qui s’appelle, si j’en crois la carte d’invitation : Thé dansant. Je passais pour fort adroit quand j’étais jeune mais je doute que j’eusse pu sans manquer à la décence prendre mon thé en dansant. » Ce que Charlus s’estime incapable de faire, les journalistes ne voient aucune difficulté à en venir à bout, à boire leur thé en dansant, mutatis mutandis, bref en affirmant que Clinton gagnerait tout étant battue, que Trump était incapable de l’emporter mais qu’il serait vainqueur de l’élection présidentielle outre-Atlantique.

III.Machiavel écrivait au seizième siècle : « Celui qui est cause qu’un autre devient puissant se ruine lui-même. » Qu’un homme aussi avisé que Hollande ait pris dans son gouvernement un homme jeune, riche, ancien banquier et sans étiquette, qu’il l’ait laissé dans son ministère prendre quelques mesures remarquées, qu’il l’ait laissé sortir de ce gouvernement, qu’il lui ait permis de créer un mouvement à son image, voilà bien une illustration moderne, récente, française, de la profonde sentence de Machiavel. Que Macron, car c’est de lui qu’il s’agit, se présente avec quelque chance de succès à l’élection présidentielle à laquelle Hollande a finalement renoncé, bien qu’il soit le président en titre, voilà qui nous conforte, quoique même sans cela il eût beaucoup de chances d’être battu, dans l’idée que Hollande aurait dû lire le Florentin, en particulier Le Prince. Mais l’époque est au Smartphone, bien peu de gens lisent, et l’on voit le résultat. D’autant que ledit Hollande au début de son quinquennat avait avancé que l’ennemi c’était la finance. Il ne croyait pas si bien dire, il avait raison d’avoir tort ou l’inverse.

Sur la pestilentielle d’avril 2017 (suite)

Malgré tous les perfectionnements qu’on doit à Internet, le meeting et le débat télévisé restent encore majoritairement le moment où s’exprime ce qu’on peut appeler l’éloquence des candidats. Il est très loin d’être inutile, sans remonter à Démosthène et Cicéron, de rappeler ce que Sterne disait à ce propos : « il faut avoir le corps courbé et penché en avant, juste assez pour faire un angle de 85 degrés et demi sur le plan de l’horizon ; ce que les bons orateurs auxquels j’adresse ceci, savent très bien être le véritable angle persuasif d’incidence ». De ces discours, source féconde d’obscurité, on peut établir une liste, ou plutôt on peut distinguer les manières propres à chaque candidat. Untel est devant un pupitre et régulièrement agite les bras, généralement en l’air, tout en lisant « son » discours. Tel autre s’appuie sur le pupitre au moyen de son bras, peut-être pour se reposer, ou plutôt pour paraître plus décontracté, un autre encore est absorbé par le souci de ne pas laisser s’envoler les feuilles de son texte, en cas de vent violent. Il y en a un qui, comme s’il venait d’être piqué par un essaim d’abeilles, se met à vociférer des propos incompréhensibles. Reste le dernier cas où l’orateur, à la façon d’un standup, tourne en rond sur un praticable de façon à être vu par tout le public qui l’entoure à la façon du cirque. Ce discours sur les discours est très nécessaire quoique leur contenu soit tout à fait indifférent.
Dans un débat télévisé ce qui est le plus étonnant c’est que les candidats rangés les uns à côté des autres font beaucoup penser à ces suspects placés côte à côte devant une personne qui doit dire si elle reconnaît son agresseur. Il est évident que ce rapprochement n’est pas fortuit. Comme si l’exercice était utile, un débat peut être dupliqué, et même tripliqué, jusqu’à ce qu’il n’y ait plus aucun téléspectateur. A la fin du débat, on demande à untel et untel qui était le vainqueur. Naturellement les partisans de X disent que c’est X, ceux de Y que Y était supérieur à tous les autres, à moins d’être bourrés, etc. Des observateurs impartiaux donnent ensuite leur avis, tous différents. On n’imagine pas l’enfer et l’ennui que vivent les partisans connus assis derrière leurs leaders, sans pouvoir dire un mot, ni même aller pisser ; c’est la condition pour être ministre si leur chef est élu président. La place du partisan connu par rapport au chef vénéré est un signe du rang

qu’occupe ledit partisan. Parfois on est tenté de regarder davantage le premier que le second.
De toute façon, dans ce gigantesque combat, les uns tombent perpendiculairement le nez dans un cloaque, les autres horizontalement le cul dans un ruisseau.
Voici un autre spectacle auquel on peut assister. En laissant tomber le socialisme un candidat lâche le prolétariat, en le bousculant, il renverse par terre la révolution, sa chute entraîne celle de la grève générale et ainsi de suite jusqu’à ce qu’il ne reste qu’un champ de ruines.

Au meeting et au débat télévisé, il faut ajouter l’inutile et indispensable programme que doit fournir chaque candidat. Lesdits programmes sont écrits par un seul et même nègre, ce qui laisse tout loisir aux candidats d’une part de le lire d’autre part de n’en tenir aucun compte. Comme il est écrit dans Tristram Shandy à propos d’une personne qui composa un ouvrage le jour de sa naissance : « On aurait dû l’en torcher ».

Mars 2017