Nouveauté

« Nouveauté 2018 » : Relisez  Les Secrets de la forme (éditions 13 bis, Paris, 1986)

« La théorie nouvelle doit pourtant s’appuyer sur la théorie situationniste quitte à en contredire plusieurs points et non des moindres aussi bien que sur l’analyse de l’évolution de la société et des luttes subversives radicalement neuves que fait naître un tel changement.
De même que nous remplaçons le spectacle par l’affranchissement, nous substituons à la grève, fût-elle sauvage, le blocage général et au groupe l’anti-groupe comme formes d’action et d’organisation de la nouvelle époque.
Voilà près de 15 ans que nous ne cessons, dans de nombreuses brochures plus ou moins anonymes, de prêcher les vertus du blocage comparativement à la grève moins par souci d’efficacité (car il se fait immédiatement sentir) que parce qu’ayant surtout pour cadre la rue il permet un dépassement naturel et non moins immédiat des rôles d’ouvrier, d’employé, de passant et l’unité réelle des individus en lutte et de chaque individu pris isolément.
Ces vues ont toujours paru de folles utopies ou des fantasmes personnels regrettables qui ne valaient pas la peine qu’on en parle ou qu’on les réfute. La théorie sociale marchait à cent lieues derrière la réalité.
Notre critique de la grève partait du principe que l’entreprise est non pas l’objet du combat mais un adversaire dans la lutte. Or la grève entérine de façon quasi automatique le cadre de travail qu’il s’agit de dépasser immédiatement sous peine d’en rester prisonnier. Le blocage général sauvage était la solution à ce dilemme théorique et pratique à ce dilemme.
Le blocage n’est que l’arrêt des fausses communications de toutes sortes du système affranchi et inaugure l’avènement de la vraie communication. Certains pays, comme le Japon et le Chili, par leur dépendance totale vis-à-vis de leur réseau de communication (bien que dans tous les pays et entre eux cette dépendance ne cesse de s’étendre) favorisent le désir de blocage et des actions de type blanquiste. Des commandos résolus de quelques dizaines de personnes, comme on le vit en maintes occasions et très récemment à Tokyo et Osaka, peuvent paralyser des mégapoles, brièvement mais entièrement, en faisant sauter des pylônes électriques ou des voies ferrées ou les deux à la fois.
Il n’y a en définitive pas si loin de la grève sauvage au blocage général, comme cela put aisément être observé à deux reprises dans l’année 1985 (qui fut véritablement l’année internationale du blocage) lors de la grève des trains dans toute la France puis des métros dans toute la région parisienne. Le blocage rend hystériques les journaux de tout bord, du Monde au Figaro, et quelques personnes stupides incapables de voir que la « pagaïe » qu’il entraîne est bien moins nocive que la pollution qu’il empêche. Surtout le blocage favorise les rencontres, brise la monotonie, dissout les séparations, freine l’activité affranchie ; il augmente le plaisir, l’anti-groupe l’accroît.
L’un et l’autre (l’un par l’autre) sont le moment négatif de l’insurrection où déjà le négatif se nie lui-même, où l’opposition à la société affranchie affirme sa positivité. Du sein du désordre naît un nouvel ordre.
L’anti-groupe n’a pas moins fait sourire. D’ailleurs il n’a publiquement éveillé aucun écho [si l’on excepte des allusions claires à son endroit dans le best-seller de Ratgeb-Vaneigem De la grève sauvage à l’autogestion généralisée]. Ainsi pourrait-on répéter à son propos les paroles de Lu Xun : « Je compris que, si les propositions d’un homme recueillent une approbation, cela l’encourage à poursuivre ; si elles suscitent une opposition, cela l’incite à combattre ; mais la vraie tragédie pour lui, c’est que sa voix s’éveille d’entre les vivants sans provoquer d’écho, sans rencontrer ni approbation ni opposition. »
(…)
Qu’est-ce qu’un anti-groupe ? Un contrat de jouissance plus ou moins tacite entre des individus qui décident de mener une action ensemble puis de se séparer après sa réalisation ou de renouer entre eux ou avec d’autres des relations en vue d’autres actions. C’est un produit des circonstances qui les modifie en retour. Des individus travaillent ou se trouvent ensemble à un certain moment. Leur situation le étouffe. Ils transforment leur situation passive en union rebelle qui transforme leur situation.
On trouve dans L’unique et sa propriété une conception qui se rapproche de la nôtre Stirner oppose souvent la « société » ou la « communauté » à « l’association », tout comme la révolution à l’insurrection. La société est subie, passive, l’association qui en sort, qui peut en sortir, est active, souvent temporaire. Il prend comme illustration de la première la prison, de la seconde un groupe de prisonniers qui veulent s’évader et se séparent si l’évasion réussit. Car leur séparation est probable, même si certains peuvent rester ensemble pour entreprendre d’autres actions (c’est une des raisons des modernistes actuels pour supprimer les prisons qui favorisent les rencontres).
On a jusqu’à présent trop peu remarqué que l’action, l’action réussie, tue l’organisation. [Mutatis mutandis] « atteindre au but en expirant comme le coureur antique », voilà le profond mystère que relève Hegel dans La Raison dans l’histoire ; parlant des « individus historiques », il écrit : « Leur but atteint ils sont tombés comme des douilles vides. » Ainsi on s’organise pour agir et à la fin le but se retourne contre le moyen et l’achève. Une telle conjonction de la réussite et de la mort n’est d’ailleurs pas plus étonnante que le paradoxe de l’orgasme où le plus haut point d’incandescence du plaisir coïncide exactement avec son extinction et en marque le terme, au moins provisoire. On la trouve encore dans le phénomène de l’explosion d’une bombe qui détruit au moment où elle disparaît (si au contraire elle reste intacte c’est qu’elle a échoué. L’anti-groupe reconnaît cette anomalie qui est d’ailleurs en un sens une excellente protection contre l’ennemi : il se volatilise au moment précis où il a achevé son œuvre, au faîte suprême de sa puissance.

 

La Loi suprême de la non-rentabilité

  

A qui l’on parle de l’omniprésence de la non-rentabilité dans la vie actuelle et de la présence plus discrète de la notion de rentabilité, c’est-à-dire de ce qui « rapporte », il vous répondra par un rire éclatant et peut-être cristallin. Le plus facile nous semble pourtant de trouver des exemples du premier type que de la seconde sorte, comme essaiera de le prouver ce qui suit. Nous ne savons pas combien par jour il y a d’affaires non rentables, de conduites non rentables, etc., sur terre ou sous terre, à l’est comme à l’ouest, mais leur nombre doit être presque aussi élevé que le nombre d’affaires, de conduites tout court. Essayez donc de citer une seule affaire rentable. Bon, une seule c’est facile, mais deux ou trois, vous aurez du mal.
De plus je veux parler d’une affaire vraiment rentable. Car on peut maquiller une opération non rentable en opération rentable, comme le pauvre hère gagnant un jour 12€ au Loto en oubliant les centaines d’euros dépensés annuellement et soutenant la rentabilité du Loto (pour le joueur).
L’étourderie de nos contemporains est si grande que personne n’a eu l’idée de la faire entrer en ligne de compte, je veux parler de la loi de non-rentabilité, pour expliquer quelques anomalies de nos sociétés, et même plus que cela. La doxa est telle que l’on considérerait comme du temps perdu ou de la bêtise de discuter d’une telle loi, de ce que nous considérons comme tel, ou d’y porter la moindre attention.
Tout ce qu’on peut dire de choses aussi évidentes est qu’elles sont évidentes.

Editions 13 bis

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