Journal 1

Journal (extraits)

 

FREUD

 

Même si je ne suis pas disposé à croire ce qu’il écrit, sur le rêve ou le complexe d’Oedipe (c’est plutôt à mon avis ma mère qui rêvait de baiser avec moi, c’est mon père qui rêvait de me tuer) ou sur le complexe de mort, sur l’interprétation des rêves (jamais je n’ai retrouvé les phénomènes de déplacement, de condensation, etc.), je l’admire éperdument. Ne serait-ce que parce qu’il a fait pitié à Breton. Plus il s’est trompé, plus je pense qu’il s’est fourré le doigt dans l’oeil, plus je le considère comme un dieu, plus j’interdis à n’importe quel Normand de le dénigrer, à n’importe quelle femme d’éditeur de l’encenser.

 

DE LA LECTURE

 

La lecture silencieuse, solitaire est la seule qui vaille. La lecture publique est un massacre programmé. Des bouffons qui, en se piquant de culture, gagnent de l’argent sur le dos de Céline, La Fontaine, etc. en récitant leur prose devraient être neutralisés le plus rapidement possible. Il est vrai que recommander la lecture silencieuse équivaudrait à les mettre au chômage et désavantage ceux qui ne savent pas lire.

 

UTILITE D’UN PLATEAU DE FRUITS DE MER…

 

J’ai fait récemment cette observation (que je crois très profonde et très utile à beaucoup, et que j’avais faite à plusieurs reprises dans le passé, mais sans en voir toute l’importance) que deux couples qui étaient  placés de chaque côté de ma table dans un restaurant au bord de la mer (éternelle Côte sauvage) et qui conversaient normalement avant qu’on leur donne à manger se sont tous les deux abstenus de toute parole dès qu’on leur apporta le plateau de fruits de mer qu’ils avaient tous les deux commandés. Pendant toute la dégustation ils ne pipèrent mot, ce qui d’après mon expérience m’évita d’entendre un flot d’insanités absolument inévitable. Car l’on ne peut complètement se fier au bruit des vagues qui, dans ce restaurant près de Quiberon, n’est pourtant pas négligeable. Je ne connais aucun autre plat qui assure avec autant de sûreté la tranquillité des voisins des mangeurs d’huîtres, bulots, tourteaux, homards, crevettes, bigorneaux, etc.

Un plateau de fruits de mer est en général cher mais il a beaucoup d’avantages, surtout pour ceux qui n’en mangent pas.

 

COMMENT TIRER PARTI D’UN VIEUX CHEWING-GUM DANS UN RESTAURANT

 

Au resto vous arrivez en mâchant sans ostentation un chewing-gum déjà bien amorti. Faites-en une boule que vous enveloppez dans un morceau de serviette en papier coloré. Jetez-la sans précipitation dans le pichet de vin rouge. Quand vous avez fini de boire le vin dites au serveur que vous avez trouvé cela au fond du pichet. Je n’ai jamais connu un seul cas où ledit serveur ne vous apporte pas un autre pichet à l’œil. Sinon partez sans payer en criant très fort. Comme quoi il faut bien regarder ce qu’on jette.

 

LE BRUIT MAT

 

Le bruit mat des sabots d’une troupe de chevaux traversant au pas un village, lourdement chargés, voilà qui me donne la chair de poule, me paraît constituer un spectacle sublime, à cause de la puissance, de la majesté des bêtes, autant qu’un vol d’aigles le soir dans un ciel pur, autant qu’un groupe de personnes s’avançant dans une rue à Paris en 1968 près de la Fontaine Saint-Michel, sans même crier, dans un silence immense, dans une tension insupportable comme s’ils étaient invulnérables, indestructibles.

 

REMAKE ?

 

Vu sur une affiche à propos d’une exposition sur Pompéi à Paris au début de 2012 :POMPEI : DERNIERS JOURS.

 

QUAND L’ÉLÈVE DÉPASSE LE MAÎTRE

 

Fin 2011 un soldat afghan a descendu deux soldats français ; un autre en a abattu quatre. C’est, il faut le rappeler, l’armée française qui forme l’armée afghane. Voilà deux beaux succès pour la première autant que pour la seconde. Le problème du rapatriement anticipé des troupes françaises dans un an, deux ans, etc. apparaît donc oiseux. Il ne manque pas de temps pour que les Afghans dézinguent de plus en plus de troufions français au point que dans un an ou deux, compte tenu des progrès des troupes autochtones, il n’en restera plus un seul à ramener en France, sinon dans un cercueil.

 

TRIOMPHE DE L’INVISIBLE

 

Rien n’est plus faux que de dire, d’écrire, de chanter qu’on est parvenu au siècle de l’image. C’est, évidemment, au contraire le triomphe de l’invisible. Voyez par vous-même : dans le domaine du terrorisme, « Al-Qaïda » et Ben Laden entrevu et à peine entendu ; dans le domaine de la pollution, les nuages nucléaires ; dans le domaine des cyclones, de plus en plus fréquents un peu partout : le vent parfaitement invisible mais grandement destructeur; dans le domaine technologique : les ondes de toutes sortes ; dans le domaine littéraire, Pynchon et Salinger. Ce qui est visible ce sont les conséquences, non les causes. Howard Hughes avait déjà montré la voie : producteur d’images à Hollywood, il était devenu invisible et inaccessible à Las Vegas (Desert Inn).

 

SURPRISE

On s’attend à ce qu’une révolte depuis longtemps attendue se produise à tel et tel endroit et pour telle et telle raison. En fait souvent elle arrive pour une raison « futile », inattendue, à un endroit parfaitement surprenant, se propage de façon non moins étonnante. Mutatis mutandis un vieillard qui souffre constamment du dos, du ventre, de la poitrine, etc. soudain est emporté bizarrement par une maladie qui ne l’a jamais fait souffrir. Ici on ne meurt pas guéri mais surpris. Ce qui ne change pas fondamentalement les choses. Mais il convient de ne pas être trop attentif au connu, d’être attentif à l’inconnu.

 

CINÉMA

 

On est toujours étonné d’entendre dire que Marilyn Monroe, dans Les hommes préfèrent les blondes où l’on ne voit qu’elle, était quelqu’un qu’on ne remarquait pas dans l’équipe de tournage, qui était toujours en retard, très chiante, etc. ; que Wayne qui apparaît comme un roc à l’écran était souvent humilié par Ford dans les nombreux films de ce réalisateur dont il était la vedette; que les films muets de Chaplin qui paraissent si faciles demandaient des dizaines de prises pour chaque plan, etc.

 

LA QUESTION UKRAINIENNE DE 2014 A LA LUMIÈRE DE T. BERNHARD

 

Dans Maîtres anciens, il est question d’une Ukrainienne guidant un groupe russe dans un musée de Vienne. Chez l’écrivain autrichien, c’est la Russie qui semble malmenée par l’Ukraine, et plus encore la peinture.

 

FIDÉLITÉ

 

J’ai lu dans un journal qu’une célébrité avouait qu’il avait été souvent fidèle par nécessité, nolens volens. Panne inopinée de voiture, retard malencontreux de train, lapins, râteaux, indispositions : grippe ou lumbago, cuites invalidantes, etc., voilà comment il reconnaissait qu’il avait fait beaucoup moins d’accrocs au contrat conjugal. Peut-être ne le regrettait-il même pas, peut-être avait-il même été satisfait de ces incidents, peut-être les avait-il d’une certaine façon provoqués. Contentement de l’échec. Ajoutez à cela une impuissance totale dans les écarts extra-conjugaux. Un lapin paradoxalement souvent soulage plus qu’il ne déçoit. Excitation incluse, dégoût exclu. Le fantasme ne se soucie pas de se suffire à lui-même. Dans Huit et demi, Mastroianni attend sa maîtresse Magali Noël à la gare. Il ne la voit pas descendre du train. « Elle n’est pas là, tant mieux. » Mais elle finit par surgir sur un autre quai. Dans La Collectionneuse, l’un des 2 personnages masculins au volant d’une voiture attend que Haydée se décide et vienne avec lui ou s’en aille. Une voiture klaxonne puisqu’il est au milieu de la route. Alors il repart et, au lieu de s’arrêter un peu plus loin, il continue. Voilà comment souvent se règlent les choses. N’importe comment.

 

 

DIOGÈNE

 

Diogène se mettait volontiers au centre de la cible quand le tireur était mauvais.

 

ALCOOL

 

Je me méfie des gens qui boivent beaucoup et constamment. Je me méfie encore plus de ceux qui ne boivent jamais, qui refusent de boire.

 

HARMONIE

 

Elle fait tout. Je fais tout. On se complète.

 

BRANDO

Dans le métier d’acteur, pour réussir et même parvenir au sommet, il ne faut pas trop le vouloir, et même il convient de s’en foutre, ou peu s’en faut. Idem pour le reste.

 

HYPOTHÈSES

 

Parmi toutes les hypothèses qu’on peut envisager à propos d’une situation à venir, il faut admettre que c’est la dernière qui se réalise effectivement, qu’on n’avait même pas prévue.

 

 

PRISON

 

Mieux vaut sans doute ne pas être emprisonné quand on a commis quelque « délit » que d’être emprisonné quand on n’a rien fait. Certains pourtant semblent penser le contraire. L’expérience de la geôle serait-elle nécessaire ? Pour la célébrité parfois ce n’est pas mauvais (Bové, etc.).

 

MAISONS DE RETRAITE

 

Il y aurait moins de problèmes dans les maisons de retraite si les pensionnaires étaient plus jeunes.

 

CHOISIR UN PRÉNOM

 

Un architecte m’indique qu’il a un fils appelé Aloys. Pourquoi un tel choix ? C’est à cause des sonorités. Je lui indique à mon tour que Aloys est le titre d’un roman de Custine. Je ne sais s’il est content d’apprendre ce détail ou piteux de ne pas l’avoir su avant.

 

GÉNIE DE MARCEL

 

Prenez des lieux tartignoles comme le Grand Hôtel, Iliers, des gens tartignoles comme les Guermantes, des intrigues tartignoles (jalousie, rupture) et en faire un chef-d’œuvre, c’est le génie de Proust. Je suis de plus en plus emballé par la triple découverte sensationnelle de Proust :

Le « syndrome de la Fugitive » : quelqu’un qui s’ennuie avec sa compagne découvre que, si celle-ci s’en va, il est complètement paumé (quitte à transformer sa douleur en positif avec le temps). Le « syndrome d’Albertine non retrouvée » : son ami qu’il charge de retrouver la fugitive, en voyant sa photo, s’écrie : « C’est ça ! ». Le « syndrome du Temps retrouvé » : la loi de la métamorphose généralisée (des corps, des sentiments, etc.).

Pour une fois Céline avait tort.

 

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